Viols: Les femmes et les filles, victimes invisibles de la violence des gangs
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Viols: Les femmes et les filles, victimes invisibles de la violence des gangs
Note de la rédaction : Cet article contient des descriptions de viols et de violences. Les noms de toutes les survivantes ont été modifiés afin de protéger leur identité et d’éviter des représailles de la part de groupes armés.
Ils étaient huit : des hommes cagoulés, impitoyables, lourdement armés, ont fait irruption chez Micheline, ont maîtrisé son père sous la menace et ont violé sa belle-mère sous leurs yeux. Puis ils ont abattu son père et incendié leur maison de six pièces. Des assaillants ont ensuite emmené la belle-mère.
Les autres ont bandé les yeux de Micheline — alors âgée de 14 ans et encore vêtue de son uniforme au retour de l’école — et l’ont emmenée dans une cabane, au milieu d’un terrain jonché d’ordures, et l’ont attachée à une chaise. Pendant cinq jours, raconte-t-elle, des hommes l’ont violé et frappé à répétition, ainsi que cinq autres jeunes femmes séquestrées avec elle.
« Ils nous violaient toutes les six, presque tous les jours », murmure Micheline, qui porte aujourd’hui des lunettes en raison des multiples coups portés à son visage, en se souvenant de l’attaque de mars 2024. « Chaque jour, cinq hommes venaient nous surveiller, et ils nous violaient aussi. »
Puis, dit-elle, « quand on croit que c’est fini, un autre arrive et te prend ».
Elles n’ont pas eu droit à une goutte d’eau, ni à boire, ni pour laver leurs corps souillés. Des jours plus tard, un bon Samaritain a retrouvé Micheline, effondrée face contre terre sur un terrain vague, et l’a conduite à la Brigade de protection des mineurs de la Police Nationale d’Haïti. C’est là qu’elle a appris — unique nouvelle heureuse — qu’elle n’était ni enceinte ni atteinte d’une infection sexuellement transmissible.
Beaucoup d’autres n’ont pas été épargnées.
Une enquête du Miami Herald sur la recrudescence alarmante des violences sexuelles liées aux gangs en Haïti révèle que les femmes et les filles en sont disproportionnellement victimes. Pourtant, la crise suscite relativement peu d’attention, à la fois en raison des attitudes culturelles envers les victimes de viol et parce que, dans l’assaut quotidien de la violence, la souffrance de ces femmes finit par passer inaperçue.
Les agressions surviennent à un rythme effréné : dans les transports publics sur les routes contrôlées par les gangs, dans les camps de fortune ou s’entassent, désespérés, les déplacés dispersés dans la capitale, ou dans les quartiers sous la coupe de groupes criminels. Certaines survivantes sont retenues en captivité, violées à répétition, parfois forcées d’entretenir des « relations » avec leurs bourreaux. Armés de fusils d’assaut, les agresseurs attaquent en meute, laissant, en plus des blessures physiques, des cicatrices psychologiques profondes.
« La prochaine génération de jeunes va être totalement perdue pour Haïti », alerte le Dr Jean William “Bill” Pape, figure majeure de la santé publique, dont les cliniques comptent parmi les premières à avoir ouvert un centre d’accueil pour victimes de viol.
Le Herald a interrogé, en un an, plus d’une douzaine de survivantes, ainsi que des médecins et des militants engagés à leurs côtés. Tous décrivent une épidémie qui exigerait bien plus d’attention, de moyens et d’actions. Mais faute d’indignation nationale, rares sont celles qui se tournent vers la police — écrasées par la honte, la stigmatisation, l’absence de soins médicaux dans les 72 heures critiques, le manque de soutien psychologique et la pénurie extrême d’abris d’urgence.
À cela s’ajoute une autre crise : l’aide destinée aux organisations locales et internationales s’effondre, tandis que l’administration Trump réduit les financements aux agences onusiennes, restreint l’accès aux contraceptifs pour les femmes des pays à faibles revenus et ignore les appels de gouvernements européens à faire de la lutte contre les violences de genre une priorité des droits humains.
Une culture du viol enracinée
Les violences sexuelles ne se limitent pas aux groupes armés. Elles deviennent courantes dans les camps de déplacés, où les abris n’ont pas de portes, où l’éclairage et la sécurité relèvent du luxe. Alors que l’État s’effondre et que la pauvreté s’aggrave, une culture du viol et de l’exploitation sexuelle prospère jusque dans les communautés encore épargnées de la violence des gangs. Des hommes en position d’autorité — leaders communautaires, maris, chefs de guerre — contraignent femmes et filles à des rapports sexuels contre protection ou argent.
Geeta Narayan, représentante de l’UNICEF en Haïti, parle d’une « marchandisation du corps des femmes et des filles ». Outre les viols atroces, dit-elle, la société haïtienne souffre d’une dévalorisation profonde de leur corps.
Le viol n’est pas nouveau en Haïti : il a parfois été utilisé comme stratégie de combat lors des périodes d’instabilité politique. Mais contrairement au passé, où ces violences restaient largement cachées, elles sont aujourd’hui omniprésentes.
Le viol est devenu une arme de guerre omniprésente — destinée à terroriser, punir et contrôler les populations.
L’horreur ne connaît aucune limite d’âge, chez les agresseurs comme chez les victimes.
« J’ai entendu des femmes dire qu’elles avaient été violées devant leurs enfants et sur le cadavre de leur mari », rapporte Ulrika Richardson, jusqu’à récemment coordinatrice humanitaire de l’ONU en Haïti. « Beaucoup disent avoir été violées plusieurs fois par différents membres de gangs. »
Certaines femmes sont mutilées. « La brutalité est inimaginable », insiste Richardson.
Selon les données du Fonds des Nations unies pour la population, entre janvier et septembre 2025, plus de 7 400 cas de violences basées sur le genre ont été signalés — soit 27 nouveaux cas par jour. Plus de la moitié sont des violences sexuelles.
En Haïti, les chiffres montrent qu’un viol survient toutes les deux heures, dont 65 % sont commis par plusieurs assaillants. Entre janvier et septembre, le Service des droits humains de l’ONU a documenté plus de 1 300 incidents de violences sexuelles imputables à des groupes armés, impliquant plus de 1 400 victimes. Quinze d’entre elles ont été tuées après avoir été violées.
Les experts estiment que la plupart des agresseurs sont des membres de gangs, même si beaucoup d’organisations n’interrogent pas les survivantes sur l’identité de leurs bourreaux. Pour ses données, le bureau des Nations unies à Port-au-Prince s’appuie sur les organisations humanitaires, qui indiquent que, bien que le nombre de viols signalés ait déjà dépassé le total de l’année dernière, les chiffres réels sont très probablement plus élevés en raison de la sous-déclaration.
« Ils se sont réveillés tôt pour nous violer une dernière fois »
Lorsque Micheline est arrivée à la Brigade de protection des mineurs, elle n’a pu dire un mot. Épuisée par cinq jours sans nourriture ni eau, traumatisée, elle gardait en mémoire le silence qui régnait dans la maison où elle et les autres avaient été violées à répétition.
« On ne pouvait pas se parler », dit-elle. « Ils ne voulaient pas. »
Elle a été libérée parce que ses ravisseurs avaient entendu parler d’une opération policière imminente. Avant de s’enfuir, dit-elle, « ils se sont réveillés tôt pour nous violer une dernière fois ».
Un des hommes, resté plus longtemps, les a finalement détachées. Micheline a couru jusqu’à un terrain envahi de broussailles, où elle s’est effondrée. C’est là qu’un inconnu l’a trouvée et conduite à la police.
Après une semaine passée au sein de la brigade, Micheline a finalement été en mesure de décrire ce qui lui était arrivé, notamment comment son père avait tenté de lutter contre les bandits alors qu’il était tenu en joue, et comment tous deux avaient été forcés d’assister au viol de sa belle-mère. Plus tard, son père a été tué sous ses yeux. Quant à sa belle-mère, elle n’a plus jamais été revue.
La police a référé Micheline vers l’un des rares centres d’accueil pour survivantes de violences sexuelles en Haïti : Òganizasyon Fanm Vanyan an Aksyon — Organisation des femmes fortes en action. Cette organisation à but non lucratif, dirigée par des femmes et mieux connue sous son acronyme créole OFAVA, a vu la demande pour ses services exploser ces dernières années.
Les femmes et les filles qui ont la chance d’y être accueillies y trouvent un lit, un soutien psychologique, de la nourriture et des soins médicaux.
« Ils m’ont fait parler chaque jour avec une psychologue, et j’ai rencontré d’autres jeunes, dans la même situation que moi », raconte Micheline.
Elle a également été initiée à des activités comme le crochet, la broderie, la danse et à des jeux destinés à l’aider à surmonter son traumatisme. Peu à peu, dit-elle, « j’ai commencé à redevenir moi-même. Mais avant d’arriver au centre, je pensais que ma vie était finie. »
Plus d’un an après son calvaire, elle se montre aujourd’hui calme et capable de raconter ce qu’elle a vécu sans s’effondrer.
« Je ne dirais pas que je suis complètement rétablie, mais avec le temps, je vais mieux », confie-t-elle.
« Un génocide massif »
Certaines survivantes contractent des infections sexuellement transmissibles, comme le VIH. D’autres tombent enceintes et ne peuvent avorter, soit parce que leur famille s’y oppose, soit à cause de leurs convictions religieuses, soit encore parce que la procédure est illégale en Haïti. La plupart — sinon toutes — sortent psychologiquement et émotionnellement brisées de leur expérience.
« Que dire à une fillette de 13 ans, violée en réunion, tombée enceinte et trop jeune pour comprendre ce qui arrivait à son propre corps ? » a déclaré le Dr Pape, fondateur du centre médical et de recherche GHESKIO, devant le Conseil de sécurité de l’ONU l’automne dernier, en soulignant le coût humain de la violence. « Nous l’avons aidée à accoucher d’un bébé qu’elle rejette encore aujourd’hui. Quel avenir pour elle et pour cet enfant ? »
Haïti, a-t-il averti, est confronté à « un génocide massif », avant de poser cette question au Conseil : « Comment consoler un homme ligoté dans sa propre maison, forcé d’assister au viol et à la mutilation de sa femme et de ses deux filles ? »
Peu d’espaces sécurisés
Les refuges et lieux sûrs pour survivantes de viol sont rares, et certains n’acceptent pas les enfants. Même les lignes d’assistance téléphonique restent inaccessibles pour de nombreux déplacés qui vivent sans téléphone, sans électricité ou dans la rue.
Jusqu’à l’an dernier, OFAVA pouvait accueillir jusqu’à 175 survivantes. Mais lorsque les gangs ont renforcé leur emprise sur Santo, un quartier à l’est de Port-au-Prince, le refuge a dû déménager — vers un espace bien plus réduit, à Pétion-Ville, l’une des rares zones de la capitale à ne pas être entièrement tombée aux mains des gangs.
La diminution des places, combinée à l’explosion des agressions sexuelles, oblige Lamercie Charles-Pierre, la fondatrice, à refuser régulièrement des survivantes en détresse. Celles qui arrivent, explique-t-elle, « viennent souvent les mains vides ».
Comme beaucoup d’acteurs de terrain, Charles-Pierre doit affronter cette crise dans un contexte de coupes budgétaires affectant les agences de l’ONU qui soutiennent son travail. Résultat : elle peine à financer les formations professionnelles, les soins médicaux — notamment les césariennes, coûteuses — et doit compter sur Médecins Sans Frontières pour fournir des psychologues.
Depuis l’attaque subie par Micheline il y a un an et demi, plus d’une douzaine de quartiers de Port-au-Prince sont tombés sous la coupe de groupes armés, leur donnant un contrôle quasi total sur la capitale. Unis au sein de l’alliance qui se fait appeler Viv Ansanm — « Vivre ensemble » — les gangs étendent désormais leurs violences dans la vallée rizicole de l’Artibonite et dans le Plateau Central.
Malgré cela, au moins 75 % des cas de violences basées sur le genre signalés se concentrent dans le département de l’Ouest, où se situe la capitale.
L’histoire de Guerda
Lorsque des affrontements ont éclaté entre gangs rivaux à Cité Soleil, Guerda et sa famille ont fui pour se réfugier à Source-Matelas, une localité agricole au nord de Port-au-Prince. Leur répit a été de courte durée.
Les 28 et 29 novembre 2022, une attaque surprise menée par des hommes armés a laissé derrière elle une traînée de sang : des garçons brûlés vifs, certains décapités. Guerda, alors âgée de 22 ans, a été l’une des victimes.
« Ils m’ont violée », dit-elle. Trois membres d’un gang l’ont agressée sous la menace d’une arme, devant ses parents, son petit frère et son nourrisson, avant d’incendier leur maison.
Plus de vingt personnes ont été massacrées, rapporte-t-elle, après que la brigade locale d’autodéfense a échoué à repousser les assaillants. Son père a été blessé par balle.
« Ma mère était dans une pièce à l’avant, et plusieurs hommes armés lui faisaient face. Ils m’ont dit d’avancer. Je ne voulais pas. Je marchais lentement, et ils m’ont frappée », dit-elle, en montrant l’endroit où ils l’ont heurtée avec la crosse d’un fusil. « J’ai obéi. Mais ensuite, ils m’ont retenue longtemps. »
Incapable de se rendre à l’hôpital après le viol, elle a appris plus tard qu’elle était enceinte. Bien que l’avortement soit illégal en Haïti, elle a tenté de mettre fin à sa grossesse, malgré l’opposition de sa mère. Arrivée à l’hôpital de Delmas au troisième mois, elle a finalement renoncé à interrompre sa grossesse :
« Une femme venue avorter est morte », raconte-t-elle. « J’ai eu peur. Je ne voulais pas mourir. »
Le père de son aîné, âgé aujourd’hui de quatre ans, l’a d’abord abandonnée après le viol, avant de revenir. Il a été tué deux mois plus tard par un gang.
« Nous avons tout perdu », dit Guerda. « Nous avons dû aller dormir sur la place publique » à Cabaret.
Pendant un temps, elle a essayé de cacher sa grossesse sous des vêtements amples. Mais les moqueries ont fusé lorsqu’elle n’a plus pu la dissimuler.
« Les gens se moquaient de moi. Ils disaient que j’avais un enfant sans père, un enfant du viol. »
« Cela pourrait leur arriver aussi », ajoute-t-elle, en soulignant le manque de compassion de son entourage.
Elle a donné naissance à une fille. Depuis, elle navigue d’un camp de déplacés à un autre, dormant parfois chez des inconnus en échange de travaux domestiques — récurer des marmites contre environ un dollar par jour — ou trouvant refuge dans une église avec ses deux enfants.
Bien qu’elle bénéficie du soutien de sa mère, Guerda, 25 ans aujourd’hui, affirme que le souvenir et les conséquences de l’agression sont « extrêmement accablants ».
La stigmatisation et la honte
Ce à quoi Guerda est confrontée est courant en Haïti, où les survivantes se rendent souvent elles-mêmes responsables de l’agression qu’elles ont subie, ou sont blâmées par des membres de leur communauté, voire par leur propre famille. Les survivantes sont également confrontées à la stigmatisation et à la honte lorsqu’elles tentent de chercher de l’aide.
« Ce n’est pas seulement l’incident en lui-même, mais la réaction de l’entourage », explique Diana Manilla Arroyo, l’une des responsables de Médecins Sans Frontières en Haïti.
Selon Manilla Arroyo, certains agents de santé locaux manquent parfois d’empathie face au traumatisme des victimes, ou n’ont même pas une compréhension complète de la réalité dans les communautés où les gangs contrôlent tout accès, où l’eau potable et l’électricité sont des luxes, et où les jeunes filles et les femmes vivent sous la menace constante d’être réduites en esclavage sexuel.
Parfois, dit-elle, des survivantes de viol se rendent dans les cliniques de l’organisation humanitaire sans en informer personne, « parce qu’elles ont décidé de ne parler de l’incident avec personne, par crainte d’être blâmées, stigmatisées et possiblement rejetées de leur foyer ».
Le viol de Guerda a été signalé au Réseau National de Défense des Droits Humains, qui, avec d’autres organisations de défense des droits humains, a documenté l’horrible attaque de Source-Matelas. Trois ans plus tard, elle porte encore les cicatrices émotionnelles et psychologiques.
« À l’avenir, quand l’enfant me demandera où est son père, je lui dirai que son père est mort », dit-elle, même si elle sait qu’il y aura des gens « qui lui diront la vérité ».
Tout ce que Guerda dit souhaiter « c’est avoir un endroit où vivre, et quelques moyens » pour subvenir aux besoins de ses enfants.
« Je m’inquiète », dit-elle en serrant sa fille contre elle. « Ce n’est pas la vie que je voulais pour eux. Je me bats pour survivre, et je sais que Dieu ne m’abandonnera pas. »
Ces enfants qui tombent enceintes
Dans les quartiers contrôlés par les gangs, la question n’est plus de savoir si les femmes et les filles seront violées, mais quand. Selon Manilla Arroyo, certaines femmes prennent désormais la pilule uniquement afin éviter une grossesse issue d’un viol.
« Elles comprennent les conditions dans lesquelles elles vivent et elles essaient de se protéger d’un risque imminent », a-t-elle déclaré.
Médecins Sans Frontières gère trois sites et une clinique mobile pour traiter les survivantes de violences sexuelles. Le nombre de cas enregistrés explose, déjà des milliers cette année selon Manilla Arroyo. Mais ces chiffres, prévient-elle, ne reflètent qu’une fraction de la réalité : à cause des routes bloquées, du manque de centres de soins et par peur des représailles, beaucoup de survivantes ne peuvent se déplacer et chercher de l’aide.
Face à la hausse spectaculaire du nombre de cas, l’organisation humanitaire tente également d’offrir des services psychologiques grâce à des partenariats avec des groupes tels que le refuge pour victimes de viol où Micheline est prise en charge.
« Autrefois, nous constations surtout des violences psychologiques et des violences physiques, mais aujourd’hui, le viol est la forme de violence sexuelle la plus courante que nous observons », a déclaré Manilla Arroyo.
Environ 20 % de leurs patientes sont mineures.
Les données de l’ONU confirment cette tendance : 15 % des victimes sont des enfants et les travailleurs médicaux et sociaux observent une recrudescence des grossesses chez des enfants et des adolescentes. L’an dernier, sur 268 survivantes enceintes aidées par l’UNICEF et ses partenaires, 66 étaient des filles de moins de 18 ans ; on estime que 90 % d’entre elles avaient été violées par des gangs.
« Les survivantes doivent avoir accès à un soutien et à des services », a déclaré Narayan, la représentante de l’UNICEF en Haïti. « Il est très clair que toute réduction de financement en ces temps extrêmement difficiles pour les enfants met leur vie en danger, précisément au moment où ils ont plus que jamais besoin de soutien. »
« Madame Kadejak »
Rita avait accouché tout juste trois mois avant que sa vie ne bascule, en avril 2023. Alors qu’elle se rendait à Cité Soleil pour aider une cousine malade, le bus dans lequel elle était a été arrêté par des hommes armés. Toutes les femmes ont été forcées de descendre et conduites dans une zone appelée Dèyè mi — « Derrière le mur » — tristement célèbre pour les viols perpétrés par des gangs rivaux.
« Nous avions toutes peur. Nous pensions qu’ils allaient nous tuer », raconte Rita, 29 ans. « Certaines ont été battues. Nous avons toutes été violées. »
C’était la seconde fois en quelques mois qu’une tragédie frappait sa famille. En juillet 2022, elle avait perdu sa fille de deux ans ainsi que son mari, Richardson, un mécanicien de 28 ans, tués tous les deux lors de violents affrontements entre gangs rivaux.
« Avant, j’étais une personne heureuse. Maintenant, je suis toujours stressée », raconte Rita, qui, avant l’agression, gagnait sa vie en vendant de l’huile de cuisine, du riz et de la nourriture. Aujourd’hui, elle vit en mendiant dans les rues, sa fille de 3 ans à ses côtés.
Après avoir d’abord cherché refuge dans le parc public Hugo Chávez, près de l’aéroport international Toussaint Louverture dans la capitale, elle et d’autres ont été expulsées par la police. Elle dort désormais sur un terrain vague devenu un camp de déplacés improvisé, sans toilettes, sans eau potable et dans la crainte constante d’une balle perdue ou d’une attaque de gang.
Dans la culture haïtienne, les femmes victimes d’agressions sexuelles commises par des gangs sont fréquemment stigmatisées, et beaucoup ne sont même plus appelées par leur nom. On les désigne plutôt sous le terme Madame Kadejak— utilisant le mot créole pour « viol », devenu une expression péjorative. Rita affirme que de nombreux Haïtiens l’ont ainsi affublée de ce surnom.
Les viols collectifs
Les défenseurs des droits humains constatent une augmentation marquée des viols commis par plusieurs hommes à la fois.
C’est ce qu’a vécu Marlene, veuve et mère de quatre filles, violée en avril 2023 alors qu’elle rentrait à Cité Soleil sans savoir que de violents affrontements venaient d’éclater.
Arrêtée sous la menace, elle s’est vu poser la question : « Qu’est-ce que tu préfères ? La vie ou la mort ? » Puis elle a été traînée dans un endroit isolé, déshabillée et violée par plusieurs hommes.
« Quatre hommes », raconte-t-elle, « sont passés sur moi ».
Hospitalisée à la suite de cette attaque, subie le 9 avril 2023, Marlène a ensuite été prise en charge par la Fondation Je Klere (les yeux ouverts), une organisation locale de défense des droits humains qui a documenté son cas et lui a offert une assistance alimentaire.
Mais la Fondation Je Klere reconnaît que ses besoins dépassent largement ce qu’elle est en capacité d’offrir. « Elle cherche un endroit où elle et ses quatre enfants puissent dormir en sécurité, ainsi que des activités qui lui permettraient de retrouver un semblant de vie normale », note le groupe dans sa fiche d’enregistrement.
Avant son calvaire, Marlene subvenait aux besoins de ses filles — âgées de 4 à 20 ans — et de son petit-fils en vendant de la nourriture à Port-au-Prince.
Aujourd’hui, elle vit dans la rue, mendie quelques pièces aux voitures qui passent et dort dans un campement de fortune. « Je suis comme une folle dans les rues », confie Marlene. « Je ne sais pas si je vais ou si je viens. »
Comme preuve de ce qu’elle a subi, elle se déplace avec un rapport médical de Médecins Sans Frontières. Mais il est une vérité qu’elle ne peut que murmurer, à peine audible :
« Je suis séropositive. »
Le journaliste d’investigation du Miami Herald, Shirsho Dasgupta, a contribué à ce reportage.
This story was originally published December 10, 2025 at 5:30 AM.